Consensus sur les mesures de sécurité du sommeil et de prévention de la mort subite du nourrisson


par André Kahn (1)

En juin 1995, un groupe d’experts belges sur la mort subite du nourrisson établissait un consensus sur les recommandations de sécurité à promouvoir auprès des familles et des professionnels de la santé. Ce consensus se base sur la littérature internationale dans le domaine.

La campagne 1999 de prévention de la mort subite du nourrisson en Communauté française de Belgique se fonde sur ce consensus.


Notions générales sur les décès en période postnatale

La mortalité infantile touche environ 10 nourrissons sur 1.000. La principale cause des décès en période post néonatale (entre l’âge de 1 mois et de 1 an) est la mort subite du nourrisson (35 à 40% des cas). Viennent ensuite les anomalies congénitales (18%), les traumatismes, les empoisonnements et les infections (11%), puis les affections d’origine périnatale (traumatisme, anoxie,...) (9%).

La Mort Subite définit les décès inopinés et qui demeurent inexpliqués malgré les moyens d’investigation disponibles. Ces morts surviennent essentiellement entre le 2ème et le 6ème mois après la naissance. Les décès apparaissent de manière inattendue en fin de nuit ou lors de la sieste, à un moment où l’enfant est supposé endormi.

Les raisons pour lesquelles les nourrissons meurent de manière inattendue peuvent être rassemblées en trois grands groupes : «les trois grands M» des morts inopinées.

Le premier «grand M» représente les «Maladies»

Une maladie grave peut se développer de manière fulgurante chez un jeune nourrisson, sans que des symptômes d’appel ne soient observés : une méningite, une endocardite ou une septicémie peuvent être fulminantes et passer inaperçues. Par ailleurs, une infection virale ou bactérienne, qui serait sans gravité pour un adulte ou un enfant plus âgé peut déstabiliser les contrôles respiratoires ou cardiaques d’un jeune nourrisson et contribuer à son décès.

Le deuxième «grand M» est celui du «Milieu»

Des conditions défavorables dans l’environnement du nourrisson peuvent entraîner un risque vital. Un nourrisson peut s’étouffer dans un matelas ou un oreiller trop mou, s’étrangler par une cordelette portée autour du cou, ou encore s’asphyxier en passant la tête entre les barreaux du berceau ou entre le matelas et le bord en bois de son lit. L’environnement peut aussi représenter un stress que le jeune nourrisson supporte mal. Une privation inhabituelle de son sommeil, un environnement trop chaud, ou encore l’administration de médicaments sédatifs sont des conditions qui favorisent le dérèglement de ses fonctions respiratoires durant le sommeil. De même, le tabagisme de la mère durant la grossesse expose le nourrisson à des difficultés respiratoires dès la naissance. La position ventrale durant le sommeil aggrave le risque de décès.

Le troisième «grand M» regroupe les mécanismes de «Maturation»

Il s’agit de la maturation des systèmes contrôlant les fonctions vitales comme la respiration, l’activité cardiaque, les réactions neurovégétatives, ou la dynamique digestive. Le jeune nourrisson dont les fonctions vitales sont instables peut développer des blocages respiratoires ou des ralentissements cardiaques durant le sommeil. Les infections et les conditions défavorables du milieu dans lequel vit l’enfant accroissent les effets d’une telle immaturité de contrôles vitaux. Ces anomalies des mécanismes de contrôle sont parfois signalées par une pâleur intense, une transpiration excessive ou des bruits respiratoires durant le sommeil. Elles nécessitent alors la réalisation d’examens spécialisés pour pouvoir être mises en évidence.

Les facteurs du milieu

Le rôle de la position corporelle durant le sommeil

Des études ont montré que les nourrissons morts de manière inopinée sont retrouvés couchés sur le ventre de manière anormalement fréquente. Les études statistiques révèlent que le risque de décès est de trois à neuf fois plus élevé si le nourrisson dort sur le ventre. Il est d’importance moindre s’il dort sur le côté, et est le plus faible quand il dort sur le dos. Ainsi, dans les pays où des campagnes d’information ont permis de réduire la fréquence de la position ventrale, on observe une réduction importante de la mortalité infantile.

Les raisons pour lesquelles la position corporelle intervient dans les décès inopinés sont encore ignorées. Les études réalisées en laboratoire montrent que couché sur le ventre, un nourrisson risque de s’étouffer dans la literie, de respirer un air trop riche en gaz carbonique, ou de moins bien contrôler une température élevée. Quand un nourrisson est couché sur le ventre, il est également moins réceptif aux stimulations de son environnement. Il dort plus profondément et s’éveille moins aisément. Quand il est couché sur le côté, le nourrisson risque de rouler en position ventrale. On ignore si ces caractéristiques liées à la position contribuent aux décès.

Le rôle de la température ambiante

Des travaux ont montré une corrélation entre une température trop élevée dans la pièce où dort l’enfant et la survenue d’accidents de Mort Subite. Cette température peut n’être supérieure que de quelques degrés à la température idéale pour le nourrisson (de 18° à 20°). L’excès thermique peut être favorisé par le chauffage de la chambre, par l’emploi de duvets ou encore de vêtements trop chauds. On ignore par quel mécanisme l’hyperthermie favorise la Mort Subite, mais il a été démontré que la montée de la température rectale entraîne un dérèglement des contrôles respiratoires durant le sommeil et réduit les capacités d'éveil du nourrisson.

Le rôle du tabagisme durant et après la grossesse

Des études épidémiologiques ont révélé que le tabagisme des parents durant la grossesse accroît le risque de Mort Subite. L’effet est directement lié à la quantité de cigarettes fumées par la mère enceinte et est renforcé par le tabagisme du père (et de l’entourage). Les mécanismes qui expliquent cette relation entre la consommation de tabac durant la grossesse et les décès durant les premiers mois de la vie ne sont pas connus. Le tabagisme de la femme enceinte pourrait exercer un effet indirect en favorisant une hypoxie intra-utérine, qui se manifeste par des risques d’accouchements prématurés ou par la naissance de nouveaux-nés de petit poids. Le tabagisme entraîne aussi une altération des contrôles respiratoires du nouveau-né et du nourrisson plus âgé, qui se manifestent par des blocages respiratoires durant le sommeil.

Le rôle des médicaments sédatifs

Les médicaments qui exercent un effet sédatif favoriseraient la survenue d’accidents de Mort Subite. La relation a été montrée pour les phénothiazines, substances utilisées pour calmer la toux ou l’agitation d’un nourrisson. La substance peut être directement administrée à l’enfant par la voie orale ou rectale. Elle peut aussi l’atteindre par le lait maternel, lorsque la mère allaitante prend ce type de médicament. Les études de laboratoire ont montré que ces substances approfondissent le sommeil, réduisent la capacité d’éveil et occasionnent des blocages respiratoires. Des observations similaires ont été faites pour d’autres médicaments qui exercent des effets sédatifs, comme des anti-histaminiques.

Les conseils de prévention et leur efficacité

Depuis quelques années, dans plusieurs pays, des conseils de sécurité ont été préconisés pour réduire le risque d'accidents durant le sommeil. La Nouvelle-Zélande en 1987, les Pays-Bas en 1988, la Norvège en 1990, l’Australie et la Grande-Bretagne en 1991 et enfin les Etats-Unis en 1992 ont édité des mesures de prévention, qui incluent le conseil de ne plus coucher les nourrissons sur le ventre, sauf indications médicales particulières comme, par exemple, la présence d’une anomalie des voies aériennes. Parmi les conseils formulés, on retrouve aussi celui de réduire le tabagisme des parents avant et après la naissance de l’enfant, de promouvoir l’allaitement maternel, et d’éviter que l’enfant ne soit trop couvert ou ne dorme dans une pièce trop chaude. Il est également conseillé de surveiller de manière régulière un jeune nourrisson durant son sommeil.La fréquence avec laquelle les nourrissons sont couchés sur le ventre a fortement décru dans ces pays, au profit de la position dorsale. Parallèlement, on y observe une diminution de la mortalité infantile de l’ordre de 20 à 60%. On n’a pas observé d’augmentation de la fréquence des incidents d’inhalation, dus aux reflux gastro-oesophagiens.Les analystes médicaux s’accordent pour reconnaître que s’il existe bien une décroissance progressive de la mortalité infantile dans la plupart des pays, celle-ci est accélérée par les campagnes de prévention. Le conseil de ne plus coucher un nourrisson sur le ventre semble être celui qui fut le mieux suivi et qui serait le plus efficace.

En Belgique, également, une diminution significative du nombre de décès de nourrissons a été observée depuis l’introduction de campagnes d’éducation et de prévention. Entre 1993 et 1997, la prévalence des décès inopinés a chuté de près de la moitié dans l’ensemble du pays.

Les Recommandations de Sécurité du groupe d’experts belges

Sur la base des «facteurs de risque» rapportés dans la littérature scientifique et des discussions menées avec les professionnels de la santé, une liste de conseils de prévention a été établie. Les recommandations à faire aux parents sont présentées par ordre décroissant de priorité.

Les recommandations principales

La position corporelle durant le sommeil
Couchez l’enfant sur le dos et évitez la position ventrale ou latérale, sauf avis médical motivé.

Le contrôle de la température
Veillez à ce que votre enfant n’ait ni trop chaud, ni trop froid. Le jeune enfant est plus sensible aux variations de température que l’adulte.
A la maison, la température de la pièce où dort votre enfant ne doit pas excéder 20°C s’il est âgé de moins de 8 semaines, et 18°C s’il est âgé de plus de 8 semaines. Le contrôle de la température est recommandé dans toute pièce où dort l’enfant. * Avant l’âge d’un an, il est conseillé de ne pas trop couvrir l’enfant durant le sommeil : un sac de couchage léger muni d’échancrures, et bien adapté à sa taille, convient parfaitement. A défaut, il suffit de recouvrir le corps de l’enfant d’un drap et d’une seule couverture en laissant le visage découvert. La couverture doit être disposée de manière à ne couvrir qu’une partie du lit, écartant ainsi le risque que l’enfant ne roule dessous. Dans tous les cas, il faut éviter l’usage d’un édredon.
L’habillement de l’enfant sera adapté à la température de la chambre et non à la température externe.

La literie
Faites dormir votre enfant sur un matelas ferme, qui ne laisse aucun espace libre avec le cadre en bois du lit. N’utilisez pas d’oreiller. Ecartez tout risque d’étranglement ou d’étouffement en veillant à exclure la présence des objets suivants : cordelette autour du cou, cordon dans le lit, feuille en plastique ou tout objet susceptible de recouvrir le visage de l’enfant. Si votre enfant dort dans un lit-cage, assurez-vous que l’espacement des barreaux n’excède pas 8 cm. Evitez les situations où l’enfant ne peut bouger librement les bras et les jambes. Le lit de l’enfant doit être stable. Evitez de faire dormir le nourrisson dans un couffin.

Le tabagisme
Il vous est fortement déconseillé de fumer, tant durant la grossesse que durant la période suivant l’accouchement. Ne fumez pas dans la chambre où dort votre enfant.

Les médicaments
L’administration de calmants au nourrisson est à éviter (comme certains sirops ou suppositoires contre la toux). Aucun autre médicament ne sera donné au nourrisson, ni à la mère qui allaite, sans l’accord du médecin quant à l’innocuité de la substance.

Les recommandations à caractère général

De manière générale, veillez à respecter le rythme de vie de l’enfant et à instaurer un horaire régulier, de sorte qu’il ne soit pas privé de ses heures de sommeil.
De manière plus particulière, soyez attentifs aux recommandations suivantes :
- lorsque votre enfant s’est endormi après avoir pleuré, allez vous assurer qu’il va bien;
- la pièce où dort votre enfant doit être aérée;
- évitez la présence d’animaux dans la pièce où dort votre enfant;
- en été, afin d’éviter que votre enfant ne se déshydrate, faites-le boire régulièrement;
- respectez l’horaire de sommeil et d’alimentation du nourrisson;
- préférez l’allaitement maternel;
- présentez régulièrement votre enfant en consultation ou chez son médecin;
- en toutes circonstances, évitez de secouer votre enfant, pour éviter de possibles lésions cérébrales secondaires.

Les signes d’alerte

Consultez un médecin sans tarder si votre bébé présente un ou plusieurs des signes suivants :
- une température rectale supérieure à 38°C ou inférieure à 36°C alors qu’il a moins de 6 mois et ne présente aucune raison apparente à ces changements de température;
- un changement récent de son comportement : votre enfant est inhabituellement calme ou agité;
- il gémit durant le sommeil et lorsqu’il est éveillé;
- il vomit ou refuse de s’alimenter;
- il respire difficilement.

Par ailleurs, présentez votre enfant à la consultation de nourrissons ou chez son médecin, s’il manifeste :
- un accès de pâleur importante;
- une transpiration abondante pendant son sommeil (ses vêtements sont mouillés de sueur), sans raison apparente;
- une respiration bruyante qui ne serait pas causée par une maladie infectieuse.

Commentaires généraux

Il est souhaité que les habitudes de vie adéquates soient prises avant la naissance de l’enfant ou, du moins, dès qu’il est né.
En effet, l’achat ou la disposition du lit de l’enfant à naître se décide souvent avant la naissance. La consommation de tabac durant la grossesse doit absolument être combattue.
De même, l’attitude et les explications de l’infirmière de la maternité contribueront de manière décisive à ce que la jeune mère acquière des habitudes adéquates quant à la position de son enfant ou la manière de le couvrir durant le sommeil.
Après le retour au domicile, il est souhaitable que les familles surveillent le jeune nourrisson de près. Dans certains cas, il peut être indiqué de laisser dormir l’enfant dans la chambre des parents durant les premiers mois de vie.
L’information fournie aux familles passe par des relais multiples. Elle peut notamment se faire sous la forme de messages placés sur des produits (par exemple, mise en garde contre l’usage d’un édredon durant la première année de vie d’un enfant). L’information reçue par les parents ne laisse pas pour autant préjuger de leurs attitudes effectives. L’intervention directe des professionnels de la santé dans le processus de motivation des parents est cruciale. Il est cependant indispensable que les messages adressés aux familles soient cohérents et emportent l’adhésion de tous les acteurs de la santé.Tout le monde reconnaît qu’un programme efficace d’éducation à la santé nécessite la répétition des messages et doit donc s’étaler sur plusieurs années.

Enfin, les messages fournis aux parents doivent avoir pour objectif de motiver ces derniers à réunir des conditions optimales de sécurité pour leur enfant, et non pas de susciter l’angoisse ni des sentiments de culpabilité. C’est pourquoi, il faudra éviter d’émettre des avis qui manquent de nuances ou qui formulent des promesses impossibles à tenir. Des morts inopinées surviendront encore malgré le respect des règles de sécurité.

Un mot sur la polysomnographie

Sur la base d’expériences cliniques, des stratégies de prévention des accidents de Mort Subite ont été développées dans les centres hospitaliers. Elles visent essentiellement les causes reprises sous les «M» de Milieu et de Maturation. Certaines approches sont basées sur des techniques permettant l’identification des nourrissons souffrant d’une infection ou d’une malformation congénitale. D’autres visent les enfants porteurs d’une immaturité des contrôles vitaux. Dans ce but, la polysomnographie a été développée pour permettre au clinicien de récolter des informations sur diverses fonctions neurologiques, respiratoires ou circulatoires du nourrisson de manière non invasive. La polysomnographie offre des services importants lorsqu’elle est utilisée dans le but d’évaluer les compétences cardiorespiratoires d’un enfant, et ce, tout particulièrement s’il existe des risques accrus de décès, comme suggérés par l’histoire ou par le comportement du nourrisson. C’est pourquoi, les examens polygraphiques sont réservés aux petits prématurés, aux cadets ou aux jumeaux survivants d’un enfant victime de la mort subite, aux enfants qui réchappent à un malaise, et à ceux qui manifestent des symptômes anormaux durant le sommeil (comme une transpiration excessive, des ronflements, des apnées ou des épisodes de pâleur).Si la polysomnographie contribue donc à préciser les compétences neurologiques, cardiaques etrespiratoires d’un nourrisson, elle n’offre pas la possibilité de dépister les enfants à risque ou de prévoir l’évolution d’un nourrisson. Ni la sensibilité, ni la spécificité de ces examens ne leur donnent une valeur de test de dépistage, qui viserait à identifier les enfants à risque de manière prospective.

Un moniteur de surveillance cardiorespiratoire est délivré à une famille si le nourrisson présente un risque vital. L’utilisation systématique de moniteurs de surveillance pour les nourrissons sans risque précis et sans encadrement médical doit être évitée.
L’application de ces méthodes de protection est actuellement réglementée et contrôlée afin d’en promouvoir la qualité et de limiter le risque de mauvais usage.
Si les stratégies développées en milieu hospitalier contribuent à protéger les nourrissons à risque, les limitations techniques et le coût financier de ces méthodes n’en permettent cependant pas un usage de dépistage de masse. C’est pourquoi, depuis de nombreux années, les médecins ont cherché des alternatives afin de prévenir les décès inopinés durant la petite enfance. Les conseils de prévention qui viennent d'être cités répondent à cette demande.

Conclusions

Le jeune nourrisson est un être fragile, qui nécessite une attention soutenue et des soins réguliers. Les études montrent qu’une attention systématique et des attitudes pratiques peuvent contribuer à réduire la fréquence des décès survenant durant le sommeil.
Les campagnes de prévention nécessitent la contribution de tous les acteurs de la santé afin de transmettre un message cohérent aux parents. La collaboration du corps médical, des professionnels de la santé, de la presse, des organismes s’occupant de la petite enfance contribuera à orienter la lutte pour l’abaissement de la mortalité infantile en Belgique. Une diminution de près de moitié du nombre de décès inopinés de nourrissons a été observée dans l’ensemble du pays depuis l’introduction de ces mesures de prévention.


(1) Professeur de pédiatrie, Chef du service de sommeil à l’Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola (HUDERF), pour l’Observatoire francophone de la Mortalité du Nourrisson.
HUDERF, clinique pédiatrique, avenue J.J. Crocq, 15, B-1020 Bruxelles.
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